Le bonheur des uns fait le malheur des autres. Cette assertion, les partisans et sympathisants du président du parti Rewmi semblent en faire les frais, au vu du développement des derniers événements dans la sphère politique, à savoir la rencontre entre les président Wade et Sall, ainsi que la grâce dont a bénéficié Khalifa Sall. En réalité, le journaliste analyste politique, Momar Diongue pense qu’avec cette nouvelle donne, on pourrait parler de «reconfiguration politique», d’autant plus qu’Idrissa Seck, en pole position pour être le chef de l’opposition, voit «son avenir s’obscurcir» avec le retour d’Abdoulaye Wade et de Khalifa Sall sur la scène politique. Par ailleurs, même s’il admet que le retour de Khalifa Sall renforce l’opposition radicale, M. Diongue reste convaincu que cela ne «rogne» en rien l’élan pris par Ousmane Sonko, à cause des nombreux écueils que doit résoudre d’abord l’ancien maire de Dakar. Encore que cela, à son avis, ne ferait qu’élargir le fossé entre les techno-politiques et les politiciens classiques.

Suite à la rencontre entre Wade et Macky et cette grâce accordée à Khalifa Sall, d’aucuns pensent déjà à une reconfiguration de la classe politique, êtes-vous du même avis ?

Moi, je pense qu’avec ces deux événements qui ont eu lieu à la suite de l’inauguration de la mosquée Massalikul Jinaan sont des données politiques nouvelles sur lesquelles il faudra compter, mais je ne pense pas qu’il s’agit d’éléments structurants d’une configuration politique. La configuration politique date bien longtemps à l’orée de la présidentielle avec l’émergence de ce que j’appelle les techno-politiques. On a vu qu’à la veille des présidentielles, des personnalités diverses qui étaient jusque-là en marge de la scène politique et qui ont cru devoir investir l’arène politique pour disputer l’échiquier à ceux qu’ils appellent des politiciens classiques ou des traditionnels professionnels. Je veux parler d’Ousmane Sonko et sa percée qui est quand même remarquable. Voilà pour la première fois, une personne qui vient d’entrer en politique, qui n’est pas issu du moule politique traditionnelle et qui a eu quand même un score de 15%. Je crois que c’est relativement important. On a également dans la même dynamique d’autres candidats dont la candidature a été bloquée par le parrainage, comme Pierre Goudiaby Atepa, Boubacar Camara, le juge Dème ou le colonel Guèye. Je pense que c’est depuis lors qu’on a eu une restructuration politique très claire avec deux camps que tout oppose. Le premier camp c’est celui des politiciens classiques de la classe politique traditionnelle constituée par les partis historiques et ceux qui sont considérés comme appartenant à la vieille garde politique dans lesquelles on peut ranger bien évidemment un parti comme l’APR, et tous ceux qui sont avec lui dans la mouvance présidentielle, la coalition Benno Bokk Yakaar. On peut également y ranger des figures de l’opposition comme Pape Diop de Benno Bokk Gis Gis, Malick Gakou du Grand Parti, Idrissa Seck de Rewmi, Khalifa Sall qui est issu du moule Socialiste et le Pds. Maintenant de l’autre côté, il y a le bloc des néo-politiques ou des technopolitiques constitué de personnalités comme Sonko, Boubacar Camara, etc.

Mais, les deux actes posés auront forcément des conséquences sur l’échiquier politique…

Ce qui s’est passé à Massalikul Jinaan et qui s’est prolongé avec la grâce présidentielle accordée à Khalifa Sall par le président Macky Sall peut davantage creuser la ligne de démarcation qu’il y a entre ces deux blocs. En fait, ceux qu’on appelle les technopolitiques ou néo-politiques ont toujours reproché à ceux qu’ils appellent des «politiciens traditionnels» d’être toujours dans des manœuvres politiques et des deals qui sont aux antipodes de l’intérêt de population.

Donc, ce qui s’est passé et qui ressemble bien à un règlement à l’amiable entre politiciens va davantage donner de l’eau aux moulins des technopolitiques qui considèrent qu’on a longtemps «dealer» et «manœuvrer» sur le dos des populations. Et d’ailleurs, rendez-vous compte que toutes les opérations de mains propres qu’il y a eu dans ce pays et qui ont été l’œuvre des politiciens classiques ne sont jamais allées jusqu’au bout. Quand Abdou Diouf s’est installé au pouvoir, en 1981, il avait créé la CREI et il avait lancé une opération mains propres. Mais, cette opération a fait long feu, elle n’est pas allée trop loin. Parce qu’il y a eu 2 ou 3 personnes qui ont été condamnées dans le cadre de la Crei sous Abdou Diouf et ensuite l’affaire est tombés à l’eau. Si vous prenez le président Abdoulaye Wade, après son installation au pouvoir, il a lancé les «Fameux Audits» contre les dignitaires du régime socialiste. Mais, il y a eu une exploitation politicienne de ces audits et finalement c’était un épouvantail qui était brandi pour amener un certain nombre de dignitaires socialistes à transhumer au niveau du Pds. Là aussi, ce n’est pas allé très loin. Il y a quelques personnes qui en ont été victimes comme Aziz Tall, l’ancien Directeur général de la Lonase, l’ancienne Directrice de la Sodida, comme l’ancien Directeur des chemins de fer à Thiès, Mbaye Diouf. Quand vous prenez le président Macky Sall, à son arrivée il a lancé la «Traque aux biens mal acquis». On sait ce qui est advenu de la liste des 25 dignitaires. Il n’y a que Karim Wade qui a fait 3 ans et demi en prison. Ensuite, la traque aux biens mal acquis n’a rien donné. Aujourd’hui, on voit que l’affaire Khalifa Sall et Karim Wade risquent d’être traitées sur la table des manœuvres et conciliabules politiciennes. Ceci risque de conforter la thèse de personnalités politiques comme Ousmane Sonko qui pensent qu’on a toujours «dealer» sur le dos des populations et que finalement les opérations de récupération des fonds pensés spoliés se terminent toujours autour de la table et passent par perte et profit. Donc, ce qui s’est passé risque de renforcer le discours des techno-politiques et de renforcer la ligne de démarcation entre les néopolitiques et la classe politique traditionnelle.

Que répondez-vous à ceux qui disent que la sortie de Khalifa Sall permettrait d’avoir une deuxième voie dans l’opposition radicale et que cela pourrait compromettre les chances d’Ousmane Sonko, qui semblait être le seul dans ce domaine au niveau de la sphère politique ?

Ce qui se passe, c’est qu’Ousmane Sonko va voir une autre frange émerger au sein de l’opposition avec Khalifa Sall. C’est clair. Maintenant, ça ne rogne en rien la percée que Sonko est en train de faire. C’est l’opposition qui va se renforcer avec quelqu’un qui est issu de la vieille garde politique et qui va venir faire face au pouvoir de Macky Sall. Mais, je ne pense pas que ça puisse entraver en quoique ce soit le chemin que s’est tracé Sonko et consorts, qui ont un discours d’ailleurs différent de celui des politiques. Maintenant, il ne faut pas également perdre de vue qu’il y a un certain nombre d’écueils qui se dressent sur le chemin de Khalifa Sall quant à son avenir politique. Le premier écueil c’est de savoir si Khalifa Sall va jouer son avenir politique à l’intérieur du Parti socialiste (Ps) ou pas ? Ils ont été exclus, lui et ses partisans du Ps, mais ils ont toujours nié avoir fait l’objet d’une notification de cette exclusion par les instances du parti. Donc, ils considèrent que l’exclusion dont ils ont été l’objet est nulle et non avenue, parce que ne reposant pas sur quelque chose de très claire ayant répondu aux règles de l’art. Ils considèrent que tant qu’il n’y a pas de notification de leur exclusion, ils sont toujours membres du Ps. Est-ce qu’ils vont continuer à jouer leur avenir à l’intérieur du Ps, sachant que Khalifa Sall a une très belle carte à jouer au moment où s’ouvre la succession de Tanor Dieng ? La deuxième incertitude, c’est de savoir si Khalifa Sall va tracer son propre sillon ? Est-ce qu’il va prendre ses distances avec le Ps et créer autour de lui une nouvelle force politique ? Parce qu’il ne faut pas perdre de vu qu’il y a des gens qui revendiquent leur appartenance au camp de Khalifa, mais qui ne sont pas du Ps, comme Moussa Tine. Est-ce que Khalifa Sall, avec ses com pagnons de Taxawu Senegaal, ne va pas créer une nouvelle force et formaliser ce qu’ils ont appelé le “Parti socialiste des valeurs“ qui fera face au camp du pouvoir? La troisième interrogation, c’est l’écueil judiciaire devant lequel se trouve Khalifa Sall. Il a été l’objet d’une condamnation qui ne s’efface pas avec la grâce présidentielle. Est-ce qu’il sera réhabilité au plan politique pour pouvoir retrouver ses droits civils et politiques ? Estce que les faits dont il a été accusé vont être purement et simplement amnistiés ? C’est une autre incertitude. Donc, il faut voir comment tout cela va terminer. Cela, c’est l’avenir qui nous l’édifiera

Qu’en est-il d’Idrissa Seck par rapport à cette nouvelle donne politique ?

Je crois qu’Idrissa Seck, par rapport à cette nouvelle donne politique, voit un peu son avenir s’obscurcir. Il voit son avenir politique obscurci parce qu’il était bien parti pour être le chef de l’opposition à l’issue de la présidentielle. Présidentielle à laquelle le Pds et son candidat Karim Wade n’avaient pas participé, tout comme Khalifa Sall, sinon indirectement. Donc, à l’issue de ces élections, il était arrivé deuxième. Le dialogue politique s’était ouvert et il était question qu’on attribue à Idrissa Seck, parce qu’il était arrivé deuxième à la présidentielle, le titre de chef de l’opposition. Cela n’était valable que quand Khalifa Sall était en prison et que le Pds et Abdoulaye Wade étaient un peu à la marge du dialogue politique. Maintenant, à la faveur de ce qui s’est passé à Massalikul Jinaan, avec la réconciliation avec Macky Sall, Me Wade revient au centre du jeu politique. Ce qui peut entraver le processus qui était lancé pour faire d’Idrissa Seck le chef de l’opposition. Il y a aussi que le retour de Khalifa Sall sur la scène politique qui a changé une donne. Parce que Khalifa Sall va jouer maintenant pleinement sa carte. Donc, ça éloigne la perspective de faire d’Idrissa Seck le chef de l’opposition. C’est à niveau-là que vraiment le terme de reconfiguration politique peut prévaloir, parce que les retrouvailles WadeMacky et la libération de Khalifa Sall vont maintenant éloigner la perspective d’un Idrissa Seck chef de l’opposition. Là, il y a vraiment une reconfiguration sur l’échiquier politique avec ces nouvelles donnes.

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