L’avocate et figure du féminisme Gisèle Halimi est décédée

0
90

En Tunisie où elle est née, comme en France où elle est morte, elle avait été de toutes les luttes. Le droit des femmes à disposer de leur corps, à avorter, à s’émanciper, l’égalité entre les sexes, la dépénalisation de l’homosexualité, le refus de la torture et des colonialismes. Femme de gauche et de libertés, Maître Halimi, humaniste au moins autant que féministe, s’en est allée, ce mardi 28 juillet 2020, à l’âge de 93 ans. Amie de Simone Veil ou de Simone de Beauvoir, elle a passé sa vie à se battre au nom de tou(te)s les laissé(e)s pour compte.

Si on ne naît pas femme mais qu’on le devient, Gisèle Halimi, pour sa part, semble avoir été féministe dès la naissance, dans une famille pauvre de La Goulette, au nord de la Tunisie. Née Zeïza Taïeb en 1927, elle ne supporte pas le poids des traditions et de la religion qui dictent le comportement de ses parents juifs. Sa mère ne lit pas l’hébreu, mais transforme « toutes les règles de la maison en superstitions », explique Gisèle Halimi dans un long entretien pour la revue sociologique Travail, Genre et Sociétés. « Et ces superstitions étaient des instruments d’oppression des femmes. C’est pêché de faire ça, c’est pêché de sortir, de voir un garçon… »

Dès le début de son adolescence, Zeïza est une révoltée. Elle refuse vite son premier prénom pour lui préférer son second, Gisèle. Elle refuse aussi le rôle qui lui est dévolu : servir ses frères à table. « Je concevais que je puisse servir mon père, d’abord parce que je l’aimais beaucoup et puis c’était mon père, mais pourquoi je servirais mes frères ? », s’interroge-t-elle encore, huit décennies plus tard. Quand sa mère lui dit que ce refus d’obéir lui vaudra d’être privée de table, la petite Zeïza entre en grève de la faim.

Quand elle voit le jour, son père attend plusieurs semaines avant de le notifier à son entourage. Gisèle Halimi a toujours eu le sentiment de n’avoir pas été désirée. Elle reste persuadée que sa mère lui en a voulu d’être une fille. Plus tard, ses parents lui tiendront aussi rigueur de ses engagements, notamment pour le droit à l’avortement. « Ce qui m’affecte le plus c’est que ce combat me coupe des gens que j’aime le plus au monde, qui sont mes parents », déclare Gisèle Halimi en 1973, dans un entretien fleuve au micro de France Inter.

Avocate des indépendances nationales

Elève plutôt brillante, elle se bat pour obtenir des résultats qui lui permettent de conserver sa bourse. Ses parents préfèrent dépenser le peu d’argent qu’ils ont dans l’éducation de ses frères. Elle se bat aussi, à 14 ans, contre le mariage qu’on lui promet avec un marchand d’huile de plus de vingt ans son ainé. Après son lycée, Gisèle Halimi file en France pour étudier la philosophie et le droit.

En 1949, elle est reçue au barreau de Tunis. Elle dirige alors l’Union des jeunes avocats avec Béji Caïd Essebsi, futur Premier ministre (2011) puis président (depuis 2014) tunisien. Maître Halimi défend les indépendantistes et les syndicalistes, malgré son jeune âge, malgré son sexe. Elle l’avait déjà compris, mais elle en acquiert la certitude : « Le premier combat que j’ai mené c’était de me faire écouter. C’était de faire admettre qu’une femme, et une jeune femme, pouvait travailler et arriver à convaincre », explique-t-elle à France Inter des années plus tard.

Et c’est en défendant une femme qu’elle réalise son premier grand coup d’éclat. Reçue au barreau de Paris en 1956, elle devient avocate de Djamila Boupacha, membre du Front de libération nationale (FLN), arrêtée après une tentative d’attentat en Algérie. Après son arrestation, la jeune indépendantiste est torturée et violée par ses geôliers français. Pour l’aider, Gisèle Halimi va demander à ce que l’affaire soit jugée en France, par l’entremise d’une magistrate qui va l’appuyer : Simone Veil. La défense de Djamila Boupacha se mue en critique bien plus large des exactions de soldats français en Algérie. La jeune femme est finalement condamnée à mort, mais amnistiée l’année suivante, en 1962, lors des accords d’Evian.

Gisèle Halimi (à gauche) et Djamila Boupacha à sa sortie de la maison centrale de Rennes, le 22 avril 1962.
Gisèle Halimi (à gauche) et Djamila Boupacha à sa sortie de la maison centrale de Rennes, le 22 avril 1962

Chantre du droit à l’avortement

Le calvaire de la prisonnière au début de sa détention est révélé au public par une tribune dans le quotidien Le Monde de la philosophe et féministe Simone de Beauvoir, à la demande de Gisèle Halimi. Les deux femmes coécriront ensuite un livre éponyme sur l’affaire Djamila Boupacha. Et c’est précisément ce livre qui mène Gisèle Halimi à un deuxième coup d’éclat : le procès Marie-Claire, ou procès de Bobigny.

Dans les années 1970, le combat pour le droit à l’avortement secoue une France encore très attachée aux valeurs catholiques. En 1971, Gisèle Halimi fait partie des « 343 salopes », ces femmes qui revendiquent dans un manifeste avoir avorté. Cette même année, l’avocate fonde, avec Simone de Beauvoir et le biologiste Jean Rostand, l’association Choisir la cause des femmes, qui milite pour que les femmes puissent disposer librement de leur corps, et contre les inégalités de genre.

Alors quand Michèle Chevalier, la mère d’une jeune fille de 16 ans – Marie-Claire – qui a avorté après un viol, vient trouver Gisèle Halimi pour lui demander de la défendre, elle ses amies, la Tunisienne ne peut pas refuser. La femme a connu son engagement grâce à la lecture du livre Djamila Boupacha, trouvé dans la bibliothèque de son lieu de travail. Avec son accord, Gisèle Halimi fait du procès de Marie-Claire Chevalier une véritable tribune pour le droit des femmes à avorter.

« C’est toujours la même classe, celle des femmes pauvres, vulnérables économiquement et socialement, cette classe des sans-argent et des sans-relations qui est frappée », déclare Gisèle Halimi à l’audience. « Un homme se définit, existe, se réalise, par son travail, par sa création, par l’insertion qu’il a dans le monde social. Une femme, elle, ne se définit que par l’homme qu’elle a épousé et les enfants qu’elle a eus. Telle est l’idéologie de ce système que nous récusons. » Marie-Claire est relaxée, sa mère et ses amies ne seront pas condamnées – seule l’avorteuse écope d’une amende et d’une peine de prison avec sursis. Trois ans plus tard, en 1975, la loi Veil dépénalise sous certaines conditions le recours à l’Interruption volontaire de grossesse.

Le nom de la liberté

La révoltée devenue avocate se lance ensuite en politique, côté Parti socialiste. François Mitterrand la catapulte dans l’Isère, dans le sud-est de la France, pour les législatives de 1981, qu’elle gagne. A l’Assemblée nationale, elle poursuit ses combats et œuvre notamment à la dépénalisation de l’homosexualité, promise par le premier président socialiste de la Ve République lors de la campagne. « S’il est un choix individuel par essence et devant échapper à toute codification, c’est bien celui de la sexualité. Il ne peut pas y avoir de morale sexuelle de tous qui s’impose à la morale sexuelle de chacun », déclare Gisèle Halimi à la tribune, en décembre 1981.

Peut-être un peu trop remuante pour les ors de la République, elle est envoyée en mission d’observation des organisations internationales sans terminer son mandat de député. Elle représente ou conseille les délégations françaises à l’Unesco puis à l’Assemblée générale de Onu, pendant la seconde moitié des années 1980. Durant la décennie suivante, elle est nommée rapporteur de la Commission pour la parité entre les femmes et les hommes dans la vie politique. En retour, la France la barde de décoration : officier de la Légion d’Honneur en avril 2006, Ordre national du mérite en 2010.

Gisèle Halimi voulait avoir une fille. Elle a eu trois fils, dont elle est toujours restée très proche : Emmanuel Faux, journaliste pendant 30 ans à Europe 1, et avant lui Jean-Yves, avocat et Serge, directeur du mensuel Le Monde Diplomatique. De ce premier lit, elle garde aussi un nom : Halimi. Elle aurait préféré conserver celui de sa famille, Taïeb, mais son mari d’alors s’y oppose. Lors du divorce elle choisit de garder Halimi, le « pseudonyme » avec lequel elle a commencé à se faire connaître en tant qu’avocate. Pouvoir choisir, c’est ça la liberté pour elle. « Les femmes ne peuvent pas être des marionnettes qu’on oblige à porter un nom, à qui on enlève le nom, qui reprennent un autre nom. »

Dans un portrait de 2002, le journal Libération remarquait qu’il y avait des notes, des discours et des livres d’elle partout dans son bureau. Gisèle Halimi, auteur prolifique dont la plupart des ouvrages sont autobiographiques, aimait se raconter, mais pas se remettre en question. Au vu du nombre de ses engagements et de la profondeur de ses convictions, rien n’est moins étonnant.