L’unité « léopard », les justiciers et la crise des enlèvements au Nigeria

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Dans notre série Lettres de journalistes africains, le rédacteur en chef du journal nigérian Daily Trust, Mannir Dan Ali, se penche sur la controverse entourant le dernier plan de lutte contre l’insécurité dans son pays.

La semaine dernière, j’ai aidé à payer une rançon pour libérer la femme et les deux filles d’un ami qui avaient été kidnappées.

Les trois avaient été détenues pendant huit jours après avoir été arrachées de leur maison dans la ville de Kaduna, au nord du pays.

Ce que j’ai fait ne semble plus inhabituel et ce n’est qu’une des nombreuses histoires résultant de l’insécurité actuelle dans ce vaste pays.

Le gouvernement fédéral a été accusé d’inefficacité et les gouverneurs de six États du sud-ouest du Nigeria ont apporté leur propre réponse.

Ils ont annoncé leur intention de créer leur propre service de sécurité, connu sous le nom de « Amotekun », léopard en yoruba.

Le mode de fonctionnement exact n’est pas encore connu, car les États sont encore en train de finaliser le projet, mais il est prévu d’employer de nouveaux agents de sécurité ayant les prérogatives de procéder à des arrestations.

Accusation de sécessionnisme

Muhammadu Buhari
Le président Muhammadu Buhari a ordonné des frappes aériennes contre les gangs criminels qui agissent dans certaines parties du nord et du centre du pays

Amotekun sera une unité qui permettra également de partager d’information et de renseignement sur la sécurité entre les États.

Ce projet a agacé les autorités nationales et a conduit certains à accuser les six États de comploter pour faire sécession du Nigeria, un pays multiethnique de 200 millions d’habitants.

Les Yorubas sont l’un de ses trois principaux groupes ethnolinguistiques du pays, le plus peuplé du continent africain.

Pour apaiser les soupçons, les gouverneurs ont rencontré la semaine dernière le vice-président Yemi Osinbajo et des hauts responsables de la police.

Mais si quelqu’un s’attendait à ce que ce soit la fin de la controverse, il a été déçu.

Le gouverneur de l’État d’Ondo, Rotimi Akeredolu, qui préside le conseil des six gouverneurs, a déclaré à l’issue de la réunion qu’un accord avait été conclu.

Il a déclaré que les états allaient maintenant promulguer des lois d’habilitation pour créer Amotekun et en même temps aligner son action sur les initiatives de la police fédérale.

Mais presqu’immédiatement, Afenifere, un groupe culturel Yoruba qui soutient vigoureusement la nouvelle initiative, a rapidement rejeté l’accord en disant que le gouvernement fédéral ne peut pas dicter comment le sud-ouest protège son peuple.

D’autres personnes ont exprimé des sentiments similaires sur la question, ce qui a donné un point de ralliement aux opposants à ce qu’ils considèrent comme un gouvernement fédéral maladroit.

Dans ce contexte, les opinions et commentaires sur la controverse ont vite fait d’inonder les médias traditionnels et nouveaux médias.

Des pans entiers des éditions des quotidiens ont été consacrés à l’unité Amotekun, tandis que les programmes de discussion et les bulletins d’information de la télévision et de la radio ont également été dominés par cette question.

Les médias sociaux ne sont pas en reste et sur la toile le débat est enflammé et passionnel depuis quelques semaines.

La plupart des hommes politiques ne peuvent s’offrir le luxe d’éviter ce débat sur l’unité Léopard. Mais l’une des plus grandes figures politiques a réussi à marcher sur une corde raide avec la précision d’un acrobate.

Bola Tinubu, réputé pour être l’homme politique le plus influent du sud-ouest, et dont le soutien a été essentiel pour faire élire Muhammadu Buhari à la présidence en 2015, a été poussé à « officialiser » sa position.

Avec l’ambition d’obtenir le soutien du président Buhari pour qu’il puisse se présenter à la prochaine élection présidentielle en 2023, et en prenant soin de ne pas contrarier sa base dans le sud-ouest, M. Tinubu a semblé soutenir les deux côtés dans son argumentaire.

Leopard
« Amotekun », léopard en yoruba

Certains commentaires sur la question ont reflété bien plus la méfiance entre les différentes régions du Nigeria.

Lorsque l’ancien politicien du Nord, Balarabe Musa, a publié son point de vue sur Amotekun, il a déclaré que c’était le début d’une république séparatiste pour les Yorubas. Les réactions en réponse ont été vives.

Le prix Nobel de littérature, Wole Soyinka, a déclaré que « brandir le spectre de la sécession est une approche facile des dangereuses défaillances [et] évidentes de la gouvernance ».

Le poète et dramaturge a ajouté que « les acteurs du projet Amotekun ont reconnu à plusieurs reprises que leur contribution n’est qu’une à une crise de plus en plus grave ».

Mais le procureur général et ministre de la justice, Abubakar Malami, a déclaré que le projet de création d’un service de sécurité régional était contraire à la loi, puisque la constitution confère de tels pouvoirs au gouvernement fédéral.

« Amotekun [est] inconstitutionnel et illégal », a-t-il déclaré.

Nigerian policeman
Pour certains nigérians la sécurité est une prérogative des services officiels

Alors que nos dirigeants débattent de points de droit constitutionnel, les malheureux Nigérians – non seulement dans le sud-ouest mais aussi dans tout le pays – sont à la merci des kidnappeurs, des bandits et, dans le cas du nord-est, des insurgés islamistes.

Ils tuent, mutilent et appauvrissent les gens car ils les empêchent de gagner leur vie en paix.

Outre ceux qui se spécialisent dans le vol de pétrole dans les oléoducs, il y a aussi les bandits qui règnent et terrorisent de nombreuses villes et villages, rendant impossible pour beaucoup de personnes les activités agro-pastorales.

A cela s’ajoutent les éleveurs qui tuent et mutilent les agriculteurs qui contestent leur droit de passage.

Je sais que beaucoup ont abandonné leurs investissements de plusieurs millions de nairas dans leurs fermes de crainte d’être kidnappés s’ils s’y rendent.

Et ce n’est pas comme si les autorités ne faisaient rien, car elles ont périodiquement affaire à certains des gangs impliqués.

Dans le cas du nord-ouest, où le banditisme est très répandu, les autorités ont convenu d’une amnistie pour les criminels qui renoncent à leurs actes illégaux.

Cette semaine, le président Muhammadu Buhari a ordonné des frappes aériennes contre les bandits, les kidnappeurs et les voleurs de bétail dans les zones forestières qui bordent trois États du nord et du centre du pays.

Il a déclaré que les raids aériens « restent la meilleure approche étant donné le manque de routes pour les convois motorisées dans les zones constamment attaquées ».

Nigerian policewomen
La police nigériane lutte contre une vague d’enlèvements

Mais les mesures semblent fragmentaires et suggèrent que quelque chose de plus systématique et de plus drastique doit être fait avant que tout le monde n’ait recours à l’auto-défense.

Au cours des dernières semaines, dans un signe de reprise en main de la situation, des ravisseurs présumés auraient été brûlés vifs par la foule dans les États de Bayelsa et d’Akwa Ibom, au sud-est du pays.

Dans la capitale, Abuja, non seulement une foule a tué un présumé kidnappeur, mais elle a également vandalisé un véhicule de police lorsque la police a tenté d’intervenir.

Ce qu’il faut, c’est une discussion franche et un accord sur les mesures à prendre pour faire face à la situation, impliquant tous les niveaux politiques [fédéral et gouvernorat], au lieu d’avoir recours à la démagogie qui détourne l’attention de la lutte contre les criminels, qui continuent d’avoir le dessus.