Suite à la publication de mon article sur le Franc CFA, j’ai reçu beaucoup de messages allant dans le sens de l’afro-pessimisme. Il n’en est rien de cela. Je crois qu’en tant que citoyens du continent Africain, nous sommes tous responsables, de décrier une chose, si nous voyons qu’elle peut créer un cataclysme, et proposer ce que nous pensons être une solution plus viable. C’est ce que j’appelle le réalisme.

Il faut noter que la création d’une monnaie unique est avant tout l’expression d’un choix politique, mais surtout d’une demande nationale en faveur d’une intégration africaine. Cependant, il faut noter que ce choix vient à un moment où nous assistons à des contraintes économiques en Afrique et plus particulièrement en Afrique subsaharienne. Le système économique et monétaire est supposé favoriser la liberté des échanges de biens et nous notons que les échanges au sein de l’UEMOA sont très faibles, environ 11 %. Il y a aussi d’autres problèmes structurels à régler et des défis à relever avant de passer à une monnaie unique.

Quelques défis

Depuis 2016, nous assistons à un contexte mondial plutôt favorable à l’Afrique, avec des résultats de la zone euro et de la Chine plus élevés que les attentes. Cela s’est traduit par l’accès aux marchés de capitaux avec les émissions euro-obligataires du Sénégal, du Nigeria et de la Côte d’Ivoire en 2017. Malgré cela, nous avons noté beaucoup de vulnérabilités venant des pays qui affichent cette ambition de la création d’une monnaie unique. Au premier trimestre de 2018, la dette publique dépassait 50 % du PIB dans plus de 20 pays et le service de la dette pesait lourdement et absorbait plus de 60 % des recettes publiques dans certain des pays producteurs de pétrole comme le Nigeria et le Gabon. Parmi les pays non-pétroliers, nous avons assisté à des risques budgétaires causés par la baisse des cours du cacao et par les dérapages budgétaires causés par les élections ; cela a été le cas du Ghana et du Sénégal. Selon un des rapports de la banque mondiale concernant l’Afrique, onze pays ont été classés comme surendettés dans le cadre de viabilité de la dette de la Banque mondiale-Fonds monétaire international.

Avec le choc des cours des produits de base, nous avons assisté à une inflation alarmante dans plusieurs pays riches en ressources naturelles, ce fut le cas de l’Angola et du Nigeria. Il a fallu durcir la politique monétaire et la stabilisation du taux de change pour que l’inflation puisse décroître. La plupart des pays africains non-pétroliers ont une monoculture arachidière et la sècheresse a provoqué une flambée des prix. Cela a poussé l’inflation à accroître jusqu’à plus de 25 % dans certains pays et au-dessus de la limite recommandée. A titre d’exemple, Il a fallu que le taux directeur soit relevé jusqu’à 16 % en Angola pour réduire l’excès de liquidité dans les banques. Quant aux réserves extérieures, elles restent globalement faibles à l’exception des pays d’Afrique subsaharienne où on pouvait noter un peu plus de 4 mois d’importations de réserves, légèrement supérieur aux 3 mois recommandés. Certains pays n’arrivent même pas à atteindre une réserve qui équivaut à un mois d’importations.

Selon le rapport final de la réunion du Comité Ministériel sur le programme de la monnaie unique de la CEDEAO, cinq pays sur sept ont respecté la norme du déficit budgétaire. Les déficits budgétaires se sont élargis dans presque tous les pays d’Afrique subsaharienne et ces déficits ne font qu’accroître d’année en année. L’endettement a été la cause principale de l’augmentation des déficits budgétaires. Il y a aussi eu l’augmentation de risque asymétrique des devises. L’émission d’obligations en dollar a créé une augmentation de la dette en monnaie locale avec l’appréciation du dollar. Selon le rapport de l’EUMOA, seul le Togo respecterait le critère du taux de pression fiscale qui doit être supérieur ou égal à 20 %. Pour les autres pays, voici la situation : Bénin (14,8 %), Burkina Faso (17,4 %), Côte d’Ivoire (16,5 %), Guinée-Bissau (9,6 %), Mali (15,6 %), Niger (14,9 %) et Sénégal (16,0 %). Trois pays ont respecté le taux de la masse salariale sur les recettes fiscales, deux pays ont respecté le taux du solde budgétaire global (dons compris) sur PIB.

Quelques solutions

Il faut qu’on soit franc avec nous-mêmes, le mal est profond. Si nos dirigeants avaient mis leurs pays respectifs sur la voie de l’émergence depuis l’indépendance, nous serions déjà sortis de la pauvreté. Des décisions politiques, des dépenses de prestige et surtout une décolonisation inachevée ont créé ce retard chronique. Nous pouvons nous en sortir, mais il faut des mesures draconiennes.

Tout d’abord, nous devons accepter notre statut de pays pauvre et arrêter de jouer avec le terme de la croissance économique. Perroux définit le développement comme « la combinaison des changements mentaux et sociaux d’une population qui la rendent apte à faire croître cumulativement et durablement son produit réel et global ». Il est temps que nous parlions de développement et non de croissance. Ces agrégats économiques sont utilisés à des fins économiques et ne doivent point être utilisés dans un contexte politique.

Il faut que nous acceptions qu’il existe une corrélation entre démographie et croissance. Certes, il faut prendre en considération les thèses populationnistes comme celle d’Esther sur la pression créatrice. Elle nous dit qu’un taux de fécondité élevé incite le système économique à se moderniser. Cependant, il faut noter que notre démographie augmente d’année en année, mais cela ne s’est toujours pas traduit par une meilleure condition des vies. Chaque pays a sa religion, ses valeurs, donc il faut que nous fassions une étude pour savoir l’effet réel de la démographie sur le développement.

Il faut un assainissement budgétaire bien planifié pour ne pas créer une tension sociale. Nous devons nécessairement accroître les recettes fiscales et éviter les subventions à des fins politiques. Nous pouvons faire appel à des programmes de protection sociale qui n’ont aucun caractère politique. Il faut limiter les exonérations fiscales et les durcir à l’aide de nouvelles règles telles que les créations d’emplois dans les pays concernés. Il faut aussi que nos gouvernants arrêtent de faire des projections trop optimistes qui ne feront que créer des déficits de recettes.

Il faut remédier aux goulots d’étranglement dans les infrastructures pour éviter le ralentissement de la croissance. Il est important que les pays hiérarchisent les projets pour s’assurer que les plus urgents soient les projets qui ont plus d’effet sur la croissance. Pour que cela se matérialise, il faut améliorer la bonne gouvernance et l’Etat de droit. Ces derniers ne peuvent plus être que des promesses de campagne électorale. Il faut aussi s’assurer que la fonction publique soit efficace pour être en mesure d’attirer les investisseurs étrangers et les mettre dans les mêmes manières de faire les affaires.

Il faut impérativement une transformation structurelle et une diversification économique pour une stabilité macroéconomique. On entend depuis l’indépendance un problème de sécheresse, cela a affecté beaucoup de pays africains dans les années 60. Ayant pour la plupart une monoculture arachidière, ils ont vu les chiffres dégringolés et cela s’est accompagné de vives tensions sociales. On parle encore de la même chose en 2019. Certains pays comme le Rwanda et l’Ouganda ont pu améliorer la bonne gouvernance et renforcer les institutions, mais la majeure partie des pays d’Afrique subsaharienne ont une instabilité économique, politique, et des conflits.

La liste est exhaustive, mais c’est juste pour vous montrer que nous ne sommes pas encore prêts pour une monnaie unique à cause de nos économies, et surtout de nos dirigeants qui font trop de politique et n’ont pas assez fait pour le développement de nos pays. Comment ne pas s’interroger que les dirigeants aient peur de changer?

Il est impératif d’avoir notre propre monnaie, cependant, nous ne sommes pas encore prêts. Respectons d’abord les règles que nous nous sommes données. On dit souvent que le chemin importe plus que la destination. Nous devons donc nous assurer que le chemin à prendre est viable. Même si le choix d’une monnaie unique est un symbole politiquement fort, il est présentement économiquement contestable. L’économie des pays africains est caractérisée par un fort taux de chômage, des déficits budgétaires, des inflations non maîtrisées.

Mettons la pression sur nos gouvernants afin de régler ces problèmes d’abord et croyez-moi, ces problèmes peuvent être régler indépendamment de la monnaie utilisée.

Mohamed Dia

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