Antoine Félix Diome : La guillotine !

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Acteur éminent de l’élimination de Karim Wade et Khalifa Sall à la présidentielle de 2019, par voie judiciaire, Antoine Felix Diome, le nouveau ministre de l’Intérieur inquiète. Le magistrat est un dur à cuir, mais il est aussi un excellent pratiquant du droit dont l’éloquence force l’admiration.
Ce n’est pas le commencement d’un roman, mais bien une réalité à la place Washington. Antoine Félix Abdoulaye Diome est le nouveau ministre de l’Intérieur depuis le dimanche 1er novembre 2020.
Tony, pour les intimes, a été projeté au devant de la scène par l’affaire politico-judiciaire dite de la « traque des biens mal acquis », avec comme principal accusé, l’ancien ministre d’État Karim Wade, fils d’Abdoulaye Wade. C’était en avril 2013. Il devenait le premier substitut du procureur spécial près la Cour de répression de l’enrichissement illicite (CREI).
Puis, il poursuit son petit-bonhomme de chemin. Antoine n’a pas peur de la « furie » des opposants du Président de la République, Macky Sall. Nommé Agent judiciaire de l’État (AJE) le mercredi 17 juin 2015 lors d’un Conseil des ministres, il hérite du dossier de la Caisse d’avance de la mairie de Dakar dans laquelle est impliqué Khalifa Ababacar Sall. Il n’en a cure. L’ex-parquetier est un dur à cuir.
L’homme est volontaire dans l’acte. Un partisan de l’effort. Le successeur d’Aly Ngouille Ndiaye est doté d’une « délicatesse » qui va l’aider dans la mise en œuvre de sa mission de « premier flic » du Sénégal, souffle-t-on.
Terreur des criminels devant la Cour d’assises de Dakar
Le tout nouveau patron de la sécurité publique s’était déjà frotté à de grands trafiquants de la drogue, des assassins, des meurtriers, des auteures d’infanticides, des associations de malfaiteurs, de voleurs…Antoine Félix Diome est un roc. Le procureur spécial de la CREI Cheikh Tidiane Mara qui avait remplacé Alioune Ndao le lui en a témoigné lors du procès de l’ancien Directeur général du Cadastre, Tahibou Ndiaye.
En fait, les avocats de ce dernier, composés de Me Demba Ciré Bathily et Cie, n’avaient pas voulu qu’Antoine siège devant ladite Cour, car étant devenu AJE. « Nous avons du mal à nous situer. Est-ce que c’est le procureur spécial qui est là ou l’Agent judiciaire de l’État. Si c’est le premier cas, il ne devrait pas être devant cette juridiction en respect des règles de l’impartialité. Le parallélisme des formes amène à dire qu’il n’a plus sa place ici. La parole est saine, mais la plume est libre. Pour l’égalité des armes, nous exigeons son départ ».
Là, Cheikh Tidiane Mara avait très vite compris. Il prend la parole et assène : « De qui a-t-on peur ? Antoine Félix Diome est un jeune magistrat, talentueux, courageux et qui fait bien son travail ». Puis, il clôt le débat : « Les deux actes à savoir celui de sa nomination comme Agent judiciaire de l’État et celui qui décide de son détachement au ministère de l’Economie, des Finances et du Budget n’ont pas encore été produits ».
Ainsi, le natif de Khombole (Région de Thiès) a marqué son empreinte dans les juridictions. Il était très attendu lors des sessions de Cour d’assises devenue Chambre criminelle depuis quelques années au Tribunal de Grande Instance de Dakar comme avocat général.
Fin procédurier, Antoine est doublé d’une éloquence sans commune mesure. Il est pertinent. Il séduit. Il a de la prestance. Quand, il s’éjecte de sa chaise pour faire son réquisitoire, toute l’assistance écoute religieusement. Les amoureux du Droit tombent sous son charme, y compris la partie adverse. On l’aime ou on ne l’aime pas, il déroule.
C’est un redoutable parquetier.
L’homme est inébranlable et puise son argumentaire dans le Code pénal. Il dissèque point par point Dame justice. Rien ne lui échappe. Des faits et procès-verbaux (PV) d’enquête de police et des débats d’audience, Tony finit par asseoir la culpabilité d’un ou des accusés ou s’il le faut requérir l’acquittement.
Antoine Felix, « le musulman très pieux » et talibé de Serigne Cheikh Saliou Mbacké
L’avocat Me Aboubacry Barro l’a vu à maintes reprises à l’œuvre. « C’est un excellent parquetier qui est rigoureux et perspicace. Il a toujours fait preuve de loyauté et de courtoisie vis à vis de ses collègues magistrats et les conseils. Honnêtement, il maitrise ses dossiers. Il est très réactif. A la limite proactif. Il anticipe sur les pièges des parties au procès. Pour dire, qu’il a de la rigueur et de la constance dans le traitement des dossiers judiciaires ».
Très rigoureux et très professionnel, l’homme va simplement s’adapter à l’Agence judiciaire de l’État à force d’exercer. Même si la réalité est autre : Avocat de la société au parquet, il devient l’avocat de l’État. L’ancien attaché de presse au ministère de la Justice sous Ismaïla Madior Fall, Daouda Guèye renseigne : « Pour avoir collaboré avec lui durant quelques années, je peux dire que c’est quelqu’un de très disponible, très courtois. Il coopère et a du respect pour ses collaborateurs. Il ne fait pas partie des magistrats qui considèrent les autres qui ne sont pas du corps comme des alter égo. Il m’a vraiment marqué. Il aime discuter et argumenter. Il est poli et généreux et il donne sans compter. Antoine est un musulman très pieux ».
Visage rond, barbe toujours rasée, il distribue souvent de petits sourires aux admirateurs sous un calme olympien.
Au regard de ces qualités humaines, Me Barro est certain que le ministre de l’Intérieur va prendre en compte toutes les couches de la société pour réussir sa mission.
Grâce à sa curiosité professionnelle incommensurable, Antoine Félix est allé très vite dans l’ascension. Le Brevet de fin d’études moyennes (BFEM) au lycée Malick Sy de Thiès en poche, il intègre le lycée Blaise Diagne de Dakar pour en sortir avec le Baccalauréat. Direction, la mythique université Cheikh Anta Diop de Dakar.
Là, il s’inscrit à la Faculté des sciences juridiques et politiques (FSJP) jusqu’en l’obtention de la Licence. L’ancien substitut du procureur est admis au concours d’entrée à l’École nationale d’administration (ENA). Et Antoine devient magistrat en 2000.
Un élément de la Première Dame Marième Faye Sall
Après son affectation au parquet de Diourbel, il est promu substitut général près le parquet général de la Cour d’appel de Dakar. En sus, il est délégué du procureur du tribunal départemental de Guédiawaye. Ce, avant d’être, l’adjoint du premier procureur spécial près la CREI Alioune Ndao.
Mais son décret de nomination a été contesté par les avocats de Karim Wade, Mes Seydou Diagne et Cie sous prétexte « qu’il n’avait pas le profil de l’emploi ». « Ils ont même une requête devant la Cour suprême articulée sur le fait qu’Antoine Félix Diome ne remplit pas les critères relatifs aux conditions de groupe et de grade pour la nomination des membres de la Cour. Ils voulaient obtenir l’annulation de toutes les enquêtes effectuées par le jeune magistrat, dans le cadre de la traque des biens mal acquis », écrivait Enquête.
Comme par un coup de magie, Macky Sall l’a élu à des emplois du deuxième grade, premier groupe, sixième échelon lors de la dernière session du Conseil supérieur de la magistrature. En effet, suite à l’arrêt rendu par la Cour suprême portant annulation de la première nomination Antoine Félix Diome rendu le 26 septembre 2013, le Chef de l’État, par décret, l’a reconduit à ce poste en octobre de la même année. Ça passe !
Le « premier flic » est réputé être un proche de la Première Dame Marième Faye Sall. Du Président de la République aussi. Mais, c’est surtout un grand talibé de Cheikh Saliou Mbacké. Il a même sa maison à Touba.
Cependant, sa nouvelle nomination au ministère des élections et de la répression policière a réveillé les souvenirs. Le Chef de cabinet de Khalifa Sall, Moussa Taye : « Nous récusons la nomination d’Antoine Diome, il a été dans tous les sales coups de Macky Sall. Nous réclamons sa démission ».
Le journaliste Pape Alé Niang a une autre lecture de cette situation. « Macky Sall se prépare pour 2024. C’est la raison pour laquelle il a choisi un jeune qui, de surcroit, est un partisan de la confrontation. C’est pour se préparer à mater toute contestation », estime-il.
En fait, Tony a joué un rôle dans l’élimination, par voie judiciaire, des adversaires politiques de Macky Sall, à savoir Karim Wade et Khalifa Sall dans la course à l’élection présidentielle de 2019.
Nomination au ministère de l’Intérieur, le « cadeau empoisonné »
« Moi, je ne le vois pas au ministère de l’Intérieur. Un magistrat ministre de l’Intérieur, ça c’est du jamais vu ! Donc, c’est la première fois qu’un magistrat de moins de 50 ans occupe ce ministère de souveraineté comme les Affaires étrangères, les forces armées et les Finances. Il y a l’importance de la charge par rapport au profil de l’emploi et au grade et l’expérience parce que le ministère, c’est un ministère à l’expérience », a déclaré notre interlocuteur qui a requis l’anonymat.
Avant de poursuivre : « Ce n’est pas seulement la police et les Renseignements généraux (RG). C’est l’administration territoriale par rapport à l’acte III. Le gars n’est pas administratif, il est parquet jusqu’au bout des ongles. Le côté pénal, ce sont les PV de police mais pour le reste, mais je ne pense pas qu’il pourrait gérer l’Intérieur. Ce n’est pas une histoire de parquetier, je crois qu’il est trop jeune pour ce ministère. C’est un cadeau empoisonné ».
Selon lui, l’urgence est ailleurs. « Ce que l’État a dépensé dans la traque des biens mal acquis, il ne l’a pas récupéré et c’est grave, même si Karim est condamné. Donc, c’est une faute et une mauvaise appréciation de la situation.
Maintenant quand il veut aller au ministère de l’Intérieur -qu’il a été informé ou a été surpris- je lui dis : ce département est technique et très compliqué. C’est structuré et il y a des dinosaures », avertit-il.
Dans cette perspective, un juriste dira : « Le réquisitoire, c’est la libre parole d’une audience solennelle, mais le ministère, c’est gérer des hommes, des policiers qui ont leur statut et leur tradition, gérer une situation dans une situation politique, les libertés publiques. C’est un management qu’il faut là-bas. Il n’y pas de délit ou de crime ».
Il continue : « Les marches qu’on interdit ou qu’on réprime est à éviter. Puisque c’est un homme de droit, il doit savoir au moins apprécier l’opportunité de marche, les libertés et les interdictions intempestives, c’est là où on l’attend. C’est tout. Parce que s’il agit comme il requiert, c’est grave comme tout le monde ».
Plus explicite, le procédurier fait savoir : « Au parquet, il poursuit. À l’Agence judiciaire de l’État, il est la partie civile et il essaye de circonvenir. Mais, ici il s’agit de gérer des extrêmes : La fermeté de l’État et le caractère sacré des libertés publiques. C’est tout ! ». »Tout est dit !