Climat : «Investir dans les énergies fossiles n’est plus rentable», selon l’économiste Nicholas Stern

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Pour financer leur action climatique, les pays du Sud auront besoin de 2 400 milliards de dollars par an d’ici 2030, selon le rapport intitulé Le financement de l’action climatique, accroître les investissements pour le climat et le développement, co-dirigé par l’économiste britannique Nicholas Stern et l’économiste camerounaise Vera Songwe. À quoi va servir cet argent et comment le mobiliser ?

RFI : Quels types de financements seront nécessaires pour concrétiser l’accord de Paris obtenu en 2015 ?

Nicholas Stern : La transition énergétique est celle qui implique le plus d’investissements. Mais nous savons que ce n’est pas seulement une question de réduction des émissions, c’est aussi une question, et c’est absolument explicite dans l’accord de Paris, d’adaptation, de résilience, de pertes et de dommages irréversibles et aussi de capital naturel. Nous avons examiné les chiffres concernant les différents types d’investissements nécessaires en fonction des secteurs économiques et de la géographie des pays en nous appuyant sur le travail que nous avons effectué au cours des trois dernières années. Nous sommes arrivés à la conclusion que le niveau global d’investissements dans les économies en développement – en dehors de la Chine, la Chine est extrêmement importante mais elle n’a pas besoin de financement pour le climat –, s’élèvera à environ 2 400 milliards de dollars par an en 2030. J’ai parlé de 2030 mais le chemin à parcourir jusqu’en 2030 est évidemment très important, car cette décennie est elle-même très décisive.

Comment ces sommes seront-elles financées ?

Dans la plupart des pays, la majorité des investissements seront financés en interne, mais certains pays en développement rencontrent plus de difficultés que d’autres. Nous estimons donc que seulement la moitié sera financée par les pays eux-mêmes. Un pays comme l’Inde par exemple financera la plupart de ses investissements elle-même. Mais d’autres pays, qui sont dans une situation plus difficile, devront avoir recours à l’aide extérieure. Au total, nous estimons qu’environ 1 000 milliards de dollars de financements externes seront nécessaires. Alors d’où viendront-ils ? Premièrement, la majorité viendra du secteur privé qui investira dans de nombreux domaines qui seront rentables. Deuxièmement, il y aura les apports des banques de développement multilatérales. Et troisièmement, les sources financières qui n’augmentent pas les dettes des pays comme les aides bilatérales, les droits de tirage spéciaux du FMI, la philanthropie et les marchés volontaires du carbone. Il est très important que ces différentes sources s’articulent ensemble parce que le secteur privé ne fera pas tout seul ces investissements si c’est trop risqué. Ils vont chercher à partager les risques. Le rôle des banques multilatérales de développement est donc crucial. Et en regardant les chiffres nous sommes arrivés à la conclusion qu’elles devront tripler leurs investissements durant les cinq prochaines années. Nous détaillons dans notre rapport comment cela peut être fait et c’est parfaitement possible.

Le rapport commence par « Notre monde est en péril : la crise climatique s’accélère. L’action actuelle est trop faible et trop lente. Tout retard est dangereux ». La notion d’urgence est plus présente que dans le rapport sur le coût du changement climatique qui vous a rendu célèbre en 2006 ?

L’urgence est absolument essentielle. Nous avons posé la question suivante : comment pouvons-nous répondre à la hauteur des besoins au cours de cette décennie et comment accélérer à partir de 2030 ? Les émissions dans le monde continuent d’augmenter alors qu’elles devraient diminuer rapidement maintenant si nous voulons garder l’objectif de 1,5 degré de réchauffement qui arrive à grand pas. Il s’agit d’une question d’urgence et d’échelle, et il est frustrant de constater que les discussions se passent comme s’il s’agissait de quelque chose que nous pouvons faire de manière détendue et à notre propre rythme. Ce n’est pas le cas. C’est absolument urgent, cette décennie est cruciale. Les investissements réalisés dans le monde entier, mais plus particulièrement dans les marchés émergents et les économies en développement, sont décisifs. Car c’est là que les pays développent leurs systèmes énergétiques. Vous savez, la quantité d’électricité en Afrique par habitant équivaut à un cinquième de la quantité disponible pour un Indien, qui équivaut à un dixième de l’électricité disponible pour un Américain. Ce sont ces pays qui vont développer leurs sources d’énergie, en particulier leurs sources d’électricité. Ce qui se passera dans ces pays au cours des dix prochaines années est donc essentiel. Et c’est pourquoi le financement d’un changement rapide dans ces pays est fondamental. Mais l’urgence et l’ampleur du problème ne sont pas suffisamment comprises ou reconnues.

Vous poursuivez par : « C’est aussi un moment de grande opportunité ». Il est donc encore tant de se mobiliser et nous avons tous à y gagner ?

Oui, les investissements réalisés en Inde, en Afrique, en Asie du Sud-Est et en Chine sont un grand avantage pour le monde riche. Ces investissements, s’ils sont propres, je dis bien, s’ils sont propres, réduiront la pression climatique à laquelle nous devons déjà tous faire face. Vous savez que l’Allemagne est confrontée à des inondations, que la France est confrontée à des sécheresses qui impactent ses fleuves et qui empêche le refroidissement de ses centrales nucléaires. Les incendies de forêt ont aussi été un énorme problème aux États-Unis et en Australie. Le monde riche va souffrir de plus en plus si nous persistons dans ce type de croissance polluante dans le futur, comme nous l’avons fait dans le passé. Mais bien sûr, ce sont les pays les plus pauvres qui en ont fait le moins qui en souffrent le plus. Il est donc absolument urgent d’agir. C’est maintenant que les investissements propres en Inde, au Viêtnam, en Afrique du Sud ou au Nigeria sont utiles à tous. C’est un bénéfice mutuel.

Il y a 16 ans, c’est vous qui avez élaboré le fameux chiffre de 100 milliards de dollars à mobiliser par an à partir de 2020 pour aider les pays les plus vulnérables au changement climatique à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre et à faire face aux conséquences météorologiques extrêmes. Cet objectif de 100 milliards n’a toujours pas été atteint et comme vous l’écrivez, cela a érodé la confiance entre les pays du Sud et les pays du Nord…

L’histoire de la promesse des 100 milliards de dollars par an versés par les pays riches vers les pays pauvres remonte à Copenhague en 2009, lors de la COP15. J’étais impliqué en tant qu’individu et non en tant que pays. Je n’ai jamais négocié pour un pays. Je suis professeur à la London School of Economics. C’est ça mon identité et je ne représente personne d’autre que moi-même. À ce moment-là, je travaillais en étroite collaboration avec l’ancien premier ministre éthiopien Meles Zenawi. Il est décédé il y a dix ans. Il était une figure intellectuelle et politique très puissante, une personne très inspirante qui négociait à l’époque pour l’Union africaine. J’avais travaillé avec lui lorsque j’étais chef économiste à la Banque mondiale et j’ai travaillé avec lui sur une commission en Afrique. Il m’a demandé de l’aider. J’ai donc mis en avant ce chiffre de 100 milliards de dollars extrait du Rapport Stern[1] sur l’économie du changement climatique.Mais il est très important de noter que c’était un chiffre à utiliser pour négocier, notamment avec les États-Unis. Meles et moi voulions que ce soit de l’argent public. Au cours de la discussion, il est apparu clairement qu’à moins de parler de fonds publics et privés, le projet n’avancerait pas. Mais nous voulions plus que cela… Quoi qu’il en soit, ces 100 milliards de dollars ont donc été promis en 2009, ils ont été un élément clé de l’Accord de Paris en 2015. C’est désormais une question de confiance, une question de respect de la parole donnée. Il semble que l’objectif sera enfin atteint l’année prochaine. Il faut que ce soit le cas et qu’ensuite nous amplifions les flux pour répondre à l’urgence et à l’échelle dont nous avons besoin pour tenir les engagements de Paris. Ensuite, ce que nous proposons dans ce rapport est extrêmement différent. Avec l’économiste camerounaise Vera Songwe et l’économiste indien Amar Bhattacharya, nous disons : si vous êtes sérieux dans votre volonté d’atteindre les objectifs de l’accord de Paris, voici les investissements que vous devez faire et voici le financement dont vous avez besoin. Notre rapport inclut aussi la nécessité de réformer la finance mondiale, la Banque mondiale, le FMI et de décomposer le secteur privé. Tout cela aussi est extrêmement important.

Vous écrivez que « les principales priorités d’investissement doivent englober la transformation du système énergétique, répondre à la vulnérabilité croissante des pays en développement au changement climatique et réparer les dommages causés au capital naturel et à la biodiversité. Après la crise du Covid et le contexte de la guerre en Ukraine qui démontre notre dépendance aux énergies fossiles, vous pensez que votre rapport va être suivi ?

Je pense qu’il est parfaitement possible de suivre les recommandations de notre rapport, mais il est surtout nécessaire de le faire parce que nous devons tenir nos engagements pris à Paris.  Et l’arrivée de cette crise énergétique qui découle de la guerre avec l’Ukraine souligne encore plus fortement que nous devons nous éloigner des combustibles fossiles. D’où vient la crise énergétique ? Elle vient d’une baisse soudaine de l’approvisionnement d’une région particulière du monde, en l’occurrence une région du monde dirigée par quelqu’un qui fait la guerre à un voisin. Cette crise provient donc de notre dépendance aux combustibles fossiles qui sont fournies de manière significative par des régions instables du monde. Nous avons vu que de très petites baisses dans cet approvisionnement peuvent avoir des effets très importants sur le marché. La réponse à cette situation est : ne soyez pas dépendant des combustibles fossiles ! Nous ne sommes pas obligés d’être dépendants ! Nous savons désormais que c’est plus sûr en terme de sécurité énergétique de dépendre des énergies renouvelables, c’est moins cher et ça ne nuit pas à notre santé. Il semble absolument clair que nous devrions aller plus vite et plus fort dans cette direction en nous éloignant des combustibles fossiles. Je pense que ces arguments sont de mieux en mieux compris. Par exemple, la stratégie de l’Europe est très claire à ce sujet. Les États-Unis avancent beaucoup plus vite maintenant que la loi sur la réduction de l’inflation a été adoptée.  L’Inde avance très vite. Il y a donc des signes très positifs de progrès dans la création de sources d’énergie renouvelables, mais ce n’est pas assez rapide. C’est très important de le comprendre. Ce rapport a justement pour but de générer des fonds qui peuvent aider à accélérer ces investissements.

Urgewald, Les Amis de la Terre France, Reclaim Finance et 36 organisations africaines ont publié cette semaine un rapport intitulé : « Qui finance l’expansion des combustibles fossiles en Afrique ? ». Depuis 2019, 98 milliards de dollars ont été investis pour développer de nouveaux projets pétroliers et gaziers dans 48 pays africains. Des banques françaises comme BNP Parisbas ou le Crédit agricole qui font du greenwashing financent les projets d’entreprises comme Total Energies qui représentent 14% de l’expansion de ces projets. Nous sommes loin de la transformation du système énergétique que vous appelez de vos vœux dans votre rapport…

Nous n’avons pas besoin de plus de pétrole et de gaz dans le monde. Nous avons besoin d’une nouvelle répartition à la suite de la guerre qui a causé une baisse des approvisionnements. Mais à moyen terme, dans cinq, dix ou quinze ans, nous n’aurons plus besoin de combustibles fossiles supplémentaires. Nous nous en éloignons déjà très rapidement. Malheureusement, dans cette crise, les fournisseurs de combustibles fossiles ont fait preuve d’opportunisme en essayant d’insinuer que ce dont nous avons besoin maintenant c’est de plus d’exploration et d’extraction. C’est faux ! Nous n’en avons pas besoin. Nous devons juste gérer les deux ou trois prochaines années. Il se peut que nous devions garder certaines centrales à charbon ouvertes ou extraire du pétrole et du gaz de certains gisements existants un peu plus longtemps que nous l’aurions souhaité mais de nouvelles explorations et de nouvelles sources ne sont absolument pas nécessaires. L’Agence internationale de l’énergie a été très claire à ce sujet.

Mais il y a des pays, je pense à  la République démocratique du Congo, par exemple qui réclament le droit d’exploiter ces énergies fossiles. Ce discours est encore sur la table aujourd’hui.

C’est vrai que les pays ont ce droit, on ne peut pas le leur refuser mais nous devons leur dire que c’est un très mauvais investissement. S’ils investissent maintenant, ils obtiendront des résultats dans dix ou quinze ans quand les prix du pétrole et du gaz seront beaucoup plus bas. Ce ne sera pas rentable. Pourquoi ne pas investir dans les technologies du futur ? Dans le solaire par exemple mais à condition que le coût du capital soit vraiment réduit. C’est une condition majeure et c’est quelque chose sur lequel les pays riches peuvent vraiment faire la différence particulièrement en travaillant avec les banques multilatérales de développement qui peuvent rendre le coût du capital beaucoup moins cher pour les investissements dans les renouvelables.

Vous avez été le premier économiste à alerter sur le fait que le coût de l’inaction serait plus élevé que celui de l’action. Quand vous lisez la lettre ouverte publiée par plus de 1 000 scientifiques de 47 pays qui déclarent que « continuer d’affirmer publiquement qu’il est toujours possible de limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C n’est plus acceptable » Quelle est votre réaction ?

Je pense que le défi de maintenir le degré 1,5 est intense. On ne peut pas dire : c’est un objectif, on l’a raté, ce n’est pas grave… C’est une ligne rouge. Si nous allons au-delà, les difficultés risquent d’être extrêmes. Nous pouvons énumérer les dangers des points de basculement. Les points de basculement, c’est le fait que quand le permafrost commence à fondre, il libère du méthane. Quand vous coupez davantage la forêt amazonienne, c’est le système forestier dans son ensemble qui est déstabilisé et s’effondre. Si la couche de glace de l’Antarctique commence à fondre dans l’océan, vous obtenez une augmentation très rapide du niveau de la mer. Ces points de basculement sont extrêmement dangereux. Nous devons donc vraiment nous concentrer là-dessus. Le fait que le coût de l’inaction face au changement climatique est beaucoup plus élevé que celui de l’action ne se conjugue plus au futur. C’est ce que nous vivons.