Covid-19. Quel impact va avoir la non-vaccination de certains soignants sur l’hôpital en France ?

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L’obligation vaccinale contre le Covid-19 pour le personnel soignant entre en vigueur à partir de ce mercredi 15 septembre en France. Cette mesure concerne 2,7 millions de personnes mais une minorité y reste fortement opposée. Face à ce phénomène, comment l’hôpital s’est-il organisé ? Y aura-t-il des répercussions sur les patients ? Le système de soins peut-il s’en retrouver paralysé ? On fait le point.

Hôpitaux, maisons de retraite, soignants libéraux, aides à domicile, pompiers, ambulanciers… Pour continuer à exercer, tous les professionnels de santé ont l’obligation de recevoir au moins une injection de vaccin contre le Covid-19 avant le mercredi 15 septembre.

Mais deux mois après l’ultimatum fixé par le président Emmanuel Macron, une minorité non négligeable n’est toujours pas entrée dans le schéma vaccinal. Selon le dernier bilan des autorités, au 7 septembre, un peu plus de 88 % des soignants avaient reçu au moins une dose dans les hôpitaux.

Un taux important mais qui soulève tout de même de nombreuses questions. Que va-t-il se passer pour les 12 % restant ? Peut-il y avoir des conséquences sur les patients ? Comment l’hôpital s’est-il organisé pour faire face à un potentiel manque important de soignants ?

Pour Ouest-France, Frédéric Valletoux, Président du conseil de direction de la Fédération hospitalière de France, détaille la préparation actuelle des hôpitaux français face à ce phénomène.

Selon les derniers chiffres de Santé publique France, seuls 88 % des personnels soignant salariés en établissement de santé ont reçu, au 7 septembre, leur première dose de vaccin. Comment cela va donc se passer le 15 septembre pour les 12 % qui ne sont pas vaccinés ?

Comme vous le soulignez, ce taux de 12 % date déjà de plusieurs jours. Si on prend un hôpital comme celui de l’APHP, qui est le premier hôpital de France, puisqu’il ne représente pas mois de 10 % des emplois hospitaliers, ce dernier a aujourd’hui un taux supérieur à 95 % de vaccinés. Et, à l’arrivée, je pense que l’on va arriver à ces chiffres-là, de 95 à 97 % de vaccinés, pour les hôpitaux de la France entière.

Ce que l’on sait aujourd’hui, parce que certains le disent clairement, c’est qu’il y a des salariés de ces établissements qui, par mauvaise humeur, parce qu’ils ne sont pas contents de la méthode, parce qu’ils ont l’impression que ce n’est pas comme ça qu’il aurait fallu faire, ont décidé qu’ils ne donneraient leur certificat de vaccination qu’au dernier jour et à la dernière minute. C’est pour cette raison que je pense qu’il ne faut pas s’emballer et que l’on arrivera à ces taux élevés de couverture vaccinale.

Quant aux personnels qui s’entêtent à refuser la vaccination contre le Covid-19, il y a des dispositifs réglementaires qui ont été décidés par le gouvernement, notamment la procédure de mise à pied. Cette procédure se mettra en place pour chaque soignant qui n’aura pas reçu sa première dose de vaccin au 15 septembre.

Mais encore une fois, j’insiste, il faut faire très attention aux chiffres. On n’aura véritablement ces chiffres que demain ou après-demain.

5 % de soignants non-vaccinés, cela semble être, a priori, un taux marginal. Mais dans un hôpital déjà en tension par manque d’effectif, la « perte » de 5 % de soignants ne risque-t-elle pas de gripper davantage le système de soins ? Pourrait-il y avoir des conséquences directes sur les patients ?

C’est une situation qui s’appréciera au cas par cas. Le manque d’une ou deux personnes dans un service, notamment d’un hôpital important, est toujours embêtant. Mais là où il manquera des personnes, l’hôpital fera face et s’organisera.

Si dans un hôpital, plusieurs personnes sont non-vaccinées, et donc absentes, jusqu’à déstabiliser l’activité d’un service, l’hôpital s’ajustera, « reventilera » du personnel, voire déprogrammera les opérations les moins urgentes.

Mais, de toute façon, il ne faut pas se leurrer. Pour chaque personne qui va manquer, ce sont bel et bien les autres hospitaliers, qui eux ont respecté les obligations, qui vont devoir faire le travail de ceux qui ne seront plus là. Les soignants non-vaccinés eux resteront chez eux pendant que les autres bossent un peu plus.

Une mutualisation des services est donc envisagée ?

Effectivement, dans le cas où un service se retrouverait déstabilisé, il faudra faire venir des personnes d’autres services pour pallier les absences. Il faudra demander par exemple à des infirmières, dont ce n’est pas la spécialité, de venir épauler leurs collèges qui sont dans un autre service.

En clair, ce sera soit redéploiement, soit intérim. Le redéploiement pourra se faire au sein d’un même hôpital comme je viens de l’évoquer, mais il peut aussi se faire au sein de plusieurs hôpitaux proches. Tous les hôpitaux aujourd’hui en France sont dans des logiques de coopérations, que l’on appelle « groupements hospitaliers de territoire ». À l’intérieur d’un même territoire, des ajustements peuvent être pris, et il est donc tout à fait possible de mutualiser les services.

Quant au recours à l’intérim, il est possible mais il coûte cher à l’hôpital, puisqu’un intérimaire coûte toujours plus cher que quelqu’un qui est en poste.

C’est vrai que les hospitaliers se seraient bien passés de ça. Mais s’il y en a qui ne veulent pas appliquer la loi, qu’est-ce que vous voulez que l’on y fasse ? On ne peut pas leur dire : « on a obligé 95 % des autres à se faire vacciner, mais vous qui refusez, eh bien ce n’est pas grave ».

C’est pourtant ce qui a l’air de se passer en Guadeloupe et en Martinique, où Olivier Véran semble avoir été contraint de « reculer », en ayant finalement accordé un délai aux soignants pour se plier à l’obligation vaccinale…

Non, Olivier Véran n’a pas été contraint de reculer. Depuis le début, le ministre a expliqué que cette date butoir du 15 septembre ne s’appliquerait qu’aux territoires qui ne sont pas en plein cœur de la crise.

Et il se trouve que la Guadeloupe et la Martinique sont aujourd’hui dans une situation extrêmement tendue avec le Covid-19, et il faut donc établir un ordre des priorités. Il ne s’agit pas de reculer, mais de reporter, puisque la situation l’impose.

À partir du moment où il y a une date butoir, ceux qui ne sont pas en règle font l’objet d’une procédure de mise à pied. Imaginer mettre à pied des soignants en Guadeloupe ou en Martinique, avec la situation de crise qu’ils traversent en ce moment, ça n’a pas de sens. Inévitablement, dans certains hôpitaux, cela engendrerait une très forte tension.

Alors que là où il n’y a pas de crise, même si c’est toujours très dommageable, on peut se réorganiser.

De nombreux soignants expliquent leur refus de se faire vacciner au nom des « libertés fondamentales ». Qu’en pensez-vous ?

Franchement, ce que j’en pense c’est que ce sont des discours de posture. Quand on est soignant, cela veut dire que l’on s’engage à prendre un métier qui est difficile, éprouvant et que l’on s’engage à prendre en charge les plus fragiles d’entre nous, ceux qui sont malades, âgés etc. Certainement pas à les contaminer.

Quand on est soignant, on s’engage, en outre, dans un métier où la couverture vaccinale est plus large que celle des Français, et où le suivi des rappels est beaucoup plus exigeant et beaucoup plus ferme que pour n’importe quel Français.

Il y a 30 ans, quand les soignants ont dû se faire vacciner de manière obligatoire contre l’hépatite B, il n’y a pas eu une seule protestation.

Donc ceux, aujourd’hui, qui ne veulent pas se faire soigner, qu’ils s’en aillent. Chacun prend ses responsabilités. Le sujet principal aujourd’hui, c’est l’hôpital qu’il faut préserver : faire en sorte que le Covid-19 y circule le moins possible et éviter qu’un cluster n’y apparaisse.

C’est ça la responsabilité des soignants. Il y a une éthique de responsabilité quand on est soignant, une éthique normalement acceptée dès l’entrée dans la carrière. Parler de liberté individuelle, ça n’a pas de sens.

Certains soignants se disent simplement peu rassurés quant au vaccin contre le Covid-19… Des mesures ont-elles été prises au sein de l’hôpital pour convaincre ces soignants dubitatifs ?

Il y a effectivement des cellules qui ont été mises en place par les directions des ressources humaines des hôpitaux pour les soignants qui ont besoin de comprendre, ce qui est totalement légitime.

Des médecins se sont donc rendus disponibles ces trois derniers mois pour expliquer, et des rendez-vous avec ces médecins ont été proposés aux soignants qui se posaient des questions tant sur le plan scientifique que sur le plan médical.

Dans le dernier numéro du JDD , Jean-Luc Mélenchon a déclaré, en parlant des soignants, « qu’on fait des héros d’hier, les salauds d’aujourd’hui ». Est-ce le cas ?

Je trouve cette phrase inutile et déplacée. Personne ne traite les soignants de « salauds », sauf ceux qui, effectivement, excités par les anti-vaccins, forcent la porte des hôpitaux, injurient les soignants et ceux qui débarquent en Martinique pour aider leurs confrères débordés.

À part ces excités écervelés, personne encore une fois ne traite les soignants de « salauds ». Si on faisait un sondage demain auprès des Français, l’immense majorité d’entre eux se dirait d’ailleurs en admiration devant le travail que font les soignants depuis 18 mois.

Justement, voilà 18 mois que les soignants travaillent quasiment sans relâche au cœur d’une crise qui n’en finit pas. Et selon les dernières modélisations de l’institut Pasteur, la vaccination pourrait malheureusement ne pas suffire à contenir une cinquième vague de contaminations au Covid-19. L’hôpital est-il vraiment prêt à affronter cette potentielle 5e vague si des soignants manquent à l’appel et les autres sont épuisés ?

Vous savez, cette question revient à chaque vague. On se l’est posée à la 2e, 3e, 4e vague… Et l’hôpital a toujours fait face. Bien sûr, ça n’a pas été facile. Mais toutes les vagues n’ont pas la même intensité et les soignants ont réussi à tenir jusqu’à présent. Il n’y a donc aucune raison a priori que, si cinquième vague il y a, ces soignants ne fassent pas face à nouveau.

Par ailleurs, on a aujourd’hui une arme forte qui est le vaccin. On voit désormais que dans les services de réanimation, il n’y a pratiquement plus que des gens qui ne sont pas vaccinés. Si certes la vaccination n’enraille pas l’épidémie et ne fait disparaître le virus, elle protège en revanche des formes graves de la maladie. Donc, à partir de là, il n’y a pas de raison qu’une nouvelle vague fasse déborder l’hôpital.

Après, il faut tout de même rester très prudent, puisqu’on va de surprise en surprise avec ce coronavirus et ses variants. Je ne vais donc pas m’hasarder à faire des pronostics. Mais en l’état actuel des choses, avec un vaccin qui empêche les formes graves, on peut espérer résister à une cinquième vague.

Maintenant, force est d’admettre que le vrai sujet à l’hôpital aujourd’hui, c’est le manque d’effectif. Avant la crise, il y avait déjà 30 % de postes vacants. Et évidemment la situation ne s’est pas améliorée depuis.

Tout l’enjeu des prochaines années, c’est donc de faire comprendre aux jeunes générations qu’il faut s’engager dans des carrières de soins, dans des carrières à l’hôpital. Il faut rendre les carrières plus attractives et c’est comme ça que l’on pourra mettre plus de personnes aux pieds des malades dans les hôpitaux.