Elections locales : Enjeux, difficultés et risques d’un scrutin

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Les dés sont jetés. La campagne électorale a pris fin ce vendredi, et les électeurs sont appelés aux urnes ce dimanche pour choisir leurs maires. Retour sur les enjeux d’un scrutin très attendu et pas comme les autres.

C’est une élection particulière. Un scrutin à fort enjeu, avec 6 613 962 électeurs attendus dans les 15 066 bureaux des 6 639 centres de vote sur l’ensemble du territoire. 3149 listes sont dans la course pour les 43 départements, 552 communes et 5 villes du pays. Les élections municipales et départementales de ce 23 janvier ont l’allure d’une présidentielle, tant la tension est vive et les appétits aiguisés. Sur toute l’étendue du territoire, la bataille pour la conquête des collectivités territoriales est rude, en dénotent les scènes de violence notées ça et là. Et pour le Dr en Communication et marketing politique, Momar Thiam, les enjeux se situent à plusieurs niveaux.

«D’abord chez des candidats, avec des personnalités et non des moindres qui sont engagées, et dont certains jouent non seulement leur avenir politique, mais aussi leur représentation dans la scène politique sénégalaise. Ensuite pour les électeurs, l’enjeu est de choisir un maire qui sied aux préoccupations des communes et des départements. Mais seulement les électeurs dans leur majorité, au même titre que la plupart des candidats fantômes ou fantoches, ne connaissent pas réellement le Code des collectivités locales et ne connaissent pas les prérogatives d’un maire, encore moins celles d’un Conseil municipal ou départemental. C’est à ce niveau que la communication publique de l’Etat a un peu péché, parce qu’une élection, ce n’est pas uniquement un rapport entre des électeurs et des candidats, mais c’est aussi un rapport entre les électeurs, les candidats et l’Etat, donc l’Etat doit jouer sa partition, en termes de communication publique pour éduquer et informer les électeurs.» Pour ces joutes, un nouveau mode de scrutin est mis en place, suite à un consensus issu de la Commission politique du dialogue national. L’élection se fait désormais au suffrage universel direct, les électeurs élisent directement leur maire et non une liste. En cas de victoire, la tête de liste est élue maire ou président de Conseil départemental.

Risque d’un faible taux de participation
166 listes en compétition pour les départements, 44 pour les villes et 2 939 listes pour les communes, soit plus de 3 000 listes au total. Une pléthore qui risque de dérouter les électeurs, craint Dr Momar Thiam. «La multiplicité des listes déroute parfois les électeurs, et si on y ajoute le fait de devoir voter pour la commune, pour la ville et aussi pour le conseil départemental dans certaines zones, cela risque de créer une démobilisation chez les électeurs. Et compte tenu du taux d’abstention qu’on remarque souvent dans ce type d’élections, pas par désir de ne pas voter, mais par manque de communication qui fait que l’électeur ne sait pas à quel politique se fier, on peut supposer qu’il peut y avoir une déroute, sinon une démobilisation chez les électeurs qui ne fera pas l’affaire de l’opposition, mais qui peut arranger la majorité parce qu’elle aura les moyens de mobiliser et de déplacer ses électeurs pour aller voter.» Cette complexité de la procédure risque de freiner plusieurs électeurs. A Thiès et Rufisque par exemple, les électeurs doivent voter pour trois types d’élection, municipale, départementale et pour la ville. «Ce sera difficile de faire comprendre à certains électeurs, notamment à l’intérieur du pays qui ne sont pas assez informés ou éduqués à ce mode de scrutin, qui risquent de ne pas voter correctement. Et sur ce point c’est l’Etat qui a failli dans sa mission de communication publique, jusque-là on n’a pas vu de véritable campagne de communication sur cela.» Ce qui risque de se répercuter sur le taux de participation. Car même si les électeurs sortent massivement, on fera certainement face à des lenteurs au sein des bureaux de vote dues essentiellement au temps que prendront les personnes qui voudront voter 3 fois. Une prolongation de l’heure de fermeture des bureaux de vote est également probable. Par ailleurs, avec les candidats qui sont déjà sur le pied de guerre, chacun revendiquant déjà sa victoire, notamment à Dakar, les risques de perturbations sont réels. «Et tout cela va forcément jouer sur le taux de participation, signale Momar Thiam. Ce qui veut dire que la probabilité qu’il y ait dès le départ des difficultés, avec notamment cette suspicion autour d’électeurs déplacés d’un endroit à l’autre, l’achat de conscience… tout cela pourrait resurgir parce qu’on est dans un imbroglio où l’électeur ne se retrouve pas vraiment. Et c’est l’opposition qui aura à charge de parer à tout cela, et cela peut décrédibiliser ou dénaturer le vote, parce qu’il y aura des suspicions, il y en a déjà et ça n’augure pas un déroulement du vote dans le calme.»

 

Issue floue et incertaine
Parmi les listes en lice, les candidatures indépendantes sont nombreuses, des candidatures de témoignages pour la plupart, selon Dr Thiam. «Ce sont souvent des candidatures qui sont là pour qu’on puisse les reconnaître demain dans le landernau politique. Ce sont des personnes qui ont certes un programme, mais qui n’ont pas les moyens de leur politique. Ce qui fait que ce sont souvent des candidatures qui peuvent être dissidentes, qui viennent de la société civile, des candidatures volatiles en ce sens qu’à partir des derniers jours de campagne, ils rejoignent des coalitions, et il y a un reformatage qui risque de dénaturer le vote et qui peut à la limite changer la donne.» Et avec les nombreuses listes dissidentes ou parallèles, du côté de l’opposition comme du pouvoir, il sera difficile d’avoir une lisibilité claire sur l’issue du scrutin. Premières élections après la réélection du Président Macky Sall, ces Locales seront un test de représentativité aussi bien pour le pouvoir, qui normalement termine son mandat dans deux ans, mais également pour l’opposition, qui doit jauger son poids électoral à l’aune des collectivités territoriales. Face au bloc de la majorité constitué autour de la coalition Benno Bokk Yaakar, l’opposition est principalement représentée par les coalitions Yewi Askan Wi et Walu Sénégal, sans oublier Gueum sa bopp. Les résultats du scrutin devraient mettre la lumière sur les différents rapports de force politiques, la nomination d’un nouveau Premier ministre ainsi que la formation d’un nouveau gouvernement sont prévues après les élections. Une pression supplémentaire pour certains candidats.